L’adage souvent répété — « il faut manger pour vivre et non vivre pour manger » — m’est revenu récemment lors d’une conversation. Et plus j’y réfléchis, plus il me semble… trompeur.

D’abord, son origine mérite d’être rappelée.
Cette phrase est tirée de L’Avare de Molière et prononcée… par Harpagon lui-même. Elle illustre la domination de l’économie sur l’art de vivre. Autrement dit : Molière s’en moque plus qu’il ne la défend.

Bien manger, ce n’est pas seulement se nourrir.
C’est aussi :
• des produits de qualité, issus de cultures respectueuses,
• une cuisine soignée, créative et diversifiée,
• une alimentation favorable à la santé,
• des convives choisis,
• des échanges et des conversations qui nourrissent autant que le repas lui-même,
• une convivialité essentielle à l’équilibre social.
Assembler ces dimensions occupe une place majeure dans nos vies. En France notamment, le bien-manger constitue une véritable pratique culturelle et sociale.

À l’inverse, “manger pour vivre” réduit l’alimentation à une fonction utilitaire.
Le repas devient un simple ravitaillement. Dans ce modèle, l’essor des plats ultra-transformés, du fast-food ou des solutions alimentaires standardisées n’a rien d’étonnant. Le temps et le budget consacrés à l’alimentation sont alors perçus comme des coûts, au profit d’activités jugées plus « productives ». C’est aujourd’hui la norme dominante.

Pourtant, la transition alimentaire et écologique suppose sans doute un véritable basculement culturel.
La part du budget des ménages consacrée à l’alimentation est passée d’environ 30 % dans les années 1960 à près de 15 % aujourd’hui. Elle pourrait évoluer si :
• nous redonnions toute sa valeur au bien-manger,
• nous acceptions de mieux rémunérer une agriculture moins productiviste,
• nous mangions autrement — moins, peut-être — mais mieux,
• l’industrie agroalimentaire investissait davantage dans la qualité des produits que dans l’emballage, la conservation ou le marketing.

Et le lien avec les continuités écologiques ?
Les systèmes agricoles capables de restaurer la biodiversité, de préserver la santé et d’améliorer la qualité alimentaire pourraient s’y développer. Même légèrement plus coûteux à court terme, ces modèles seraient collectivement plus vertueux. Les continuités écologiques pourraient ainsi devenir des espaces d’expérimentation et de transformation alimentaire.

Revaloriser le bien-manger est une condition nécessaire à la transition écologique ?